
PENELOPE
Le stade était plein
à craquer, Lens jouait le PSG à domicile.
Tous les gros fachos du coin étaient sortis pour
bastonner, histoire de montrer que les plus débiles
ne venaient pas tous de la capitale. Enfin le meilleur public
de France n'était pas violent, il était juste
un peu con sur les bords. Il savait que le sang c'était
pour le sang, et que l'or, c'était pour l'or. La
belle affaire ! Les couleurs de l'Espagne mes amis ! Les
conquistadors, les rois de l'inquisition. Un pays qui a
choisi comme couleur le jaune et le rouge, affichant clairement
ses ambitions sous Philippe II : pour la fortune, pour son
pouvoir, cet empire était prêt à répandre
le sang. Et il a coulé lorsque la France a voulu
récupérer ses terres et chasser l'étranger.
Ah la fameuse victoire de Condé en 1648 ! Lens fut
donc une ville espagnole, et ce n'est peut-être pas
pour rien que j'm'appelle Fernandez, et que j'aime le flamenco.
Enfin me voilà dans cette ville minière, cette
ville de commerçants, dans ce désert culturel.
Monsieur le maire nous dira quand même qu'il y a une
médiathèque, et le colisé. Moi je crois
surtout qu'il y a le foot et l'fric ! Ce putain de pognon
d'merde ! Ce cancer. Mais je suis qui pour penser ? Je ne
suis rien. Triste réalité de s'apercevoir
que sans argent vous êtes transparent, incolore, fade…C'est
ça aussi le Nord : les apparences, que les apparences.
Une belle caisse, un beau costard, une liasse de gros billets
dans les poches, et vous avez tout bon. Pour s'en convaincre,
il suffit de regarder ces joueurs de foot : tout dans les
pieds, dans le portefeuille, et dans la tête ça
viendra après. Après quoi ! La mort sans doute.
Quoi que je n'ai rien contre ces joueurs et leur métier,
j'aime plutôt. Mais tout cet argent, quel gâchis
! Juste une poignée entre mes mains et je n'aurais
plus à faire le guignol. Je pourrai enfin leur prouver
à tous ces cons, ces fils à papa, ce dont
je suis capable... Un rêve, et il y a bien longtemps
que je suis réveillé. J'accepte mon sort,
je ne désespère pas pour autant, et puis je
me dis que ce boulot de détective n'est que passager.
Tout arrive, j'en suis convaincu. En attendant, je mène
mon enquête, dans ce stade, je me noie dans sa superbe
ambiance.
Un riche industriel du coin
venait de me confier une affaire, le genre facile et pas
trop chiante :de la filature, et comme il était dans
le textile, ça tombait bien. Le pauvre gars soupçonnait
son épouse d'adultère. Une jeune femme de
25 ans avec un homme de 60 piges, c'était plutôt
à prévoir. Le boss avait été
royal, un bon salaire, pas mal d'avantages, et comme la
petite bougeait beaucoup, j'allais voir du pays. Une semaine
que j'étais sur le coup, et j'avais déjà
visité le Kenya : les Massaï, les Aderbarres,
la réserve naturelle de Masai Mara, les chutes du
lac Victoria, et au loin les neige éternelles du
Kilimandjaro… le dépaysement total. Mon enquête
avait du goût, et la femme, Pénélope,
n'avait rien d'une salope, du moins pas encore. Elle était
blonde et ses cheveux respiraient, ils dansaient sous la
belle mélodie que le vent jouait. Je la regardais
marcher sur le sable, tremper ses pieds dans l'eau claire
de l'océan indien. Elle se fondait dans le paysage,
les nuages suspendus l'entouraient comme un voile. L'abandon,
c'était c'que j'pouvais lire dans ses yeux, tout
cela semblait pathétique. L'homme mystérieux
n'était pas venu, elle écourta donc sa semaine.
Je n'ai vu les lions que par les hublots de mon avion.
Les rugissements de Bollaert
étaient comparables cela dit : et ça gueulait
! ça chantait ! " A-ll-ez lensois ". J'étais
assis, en présidentiel, une rangée au-dessus
d'elle. Nous portions encore les couleurs dorées
de notre séjour. Le match venait de commencer et
elle s'éclipsa, soudainement. Un homme l'attendait
dans une loge, le genre italien, la belle gueule et les
cheveux gominés ; le costard Armani et la chemise
Prada, pour faire jeune. J'ai jeté un œil sur
mon jean crasseux et ma chemise camaïeu, y'avait pas
photo, je faisais tâche sur le tableau. Mais il faut
croire que le vêtement ne faisait pas tout, ma tronche
de " ritanos " lui avait fait de l'effet. Après
s'être envoyé Gino, elle est allée se
perdre dans un petit bar pour gens riches, un club privé.
Un petit groupe aux accents jazzy nous jouait les vieux
airs façon moderne, ça plaisait aux intellos
qui refaisait le monde, Pénélope s'faisait
chier. Elle tenait un verre de gin dans la main et elle
balayait la pièce de son regard lubrique : qui allait-elle
se taper avant d'aller s'coucher ? Ce fut moi. Elle me remarqua
et m'invita à sa table, je me suis vite retrouvé
dans son lit. C'est qu'elle avait de bons arguments la Pénèlope,
et comme je suis du genre facile à convaincre…
Pénélope vivait
comme une bourgeoise, la vie l'avait comblée. Elle
avait tout, elle voulait plus. Sa vie puait le renfermé,
elle se creusait, elle pensait que se faire baiser pouvait
la soulager, remplir les trous de son existence. Pénélope
n'avait pas vraiment de personnalité, elle voulait
des sensations, comme au cinéma. Elle savait que
son mari était jaloux, et qu'il la ferait suivre
; elle m'a tendu un piège. Le fait de savoir qu'elle
se tapait l'employé de son mari la rendait folle,
elle en tremblait de partout. Son corps et sa présence
érotique m'avaient collé à elle, ensorcelé,
j'étais devenu son objet. Plusieurs nuits nous nous
retrouvions dans un motel pourri, ça faisait polar,
elle aimait ce genre d'ambiance. Ca me faisait bien rire,
surtout quand je voyais la tronche du patron.
Alors ! Et l'enquête ? Ca avance qui disait.
" Pas trop " que je lui répondais, "
j'ai un peu de mal à pénétrer son univers
", tu parles ! Je l'ai briefé sur la situation,
sur les individus que je soupçonnais, sur le rital
à la chemise prada. Je ne l'aimais pas, il faut pas
m'en vouloir. Le patron a engagé quelques gus histoire
de causer, ils n'avaient pas beaucoup de vocabulaire, mais
ils parlaient juste : Pénélope n'a plus jamais
revu son Italien. J'aurais aimé me débarrasser
du mari aussi, mais que pouvais-je bien offrir à
cette femme ? Elle aimait le luxe, elle baignait dedans
;je n'étais qu'une étape, un divertissement.
Je l'ai très vite compris.
Tu aimes le jeu ? me dit-elle avec son petit air vicieux.
Bien sûr que j'aimais le jeu, je vivais pour ça.
Ce qu'elle ignorait c'est que j'étais devenu détective
par la force des choses, j'avais besoin d'argent. Mon but,
mon grand dessein était de devenir cinéaste.
J'écrivais des histoires, j'avais deux trois scénarios
dans le fond de mes tiroirs, et je n'allais pas tarder à
percer. En attendant…
Ouais j'aime le jeu, pourquoi ?
J'ai un truc à te proposer.
Elle s'approcha de moi et me susurra quelques mots à
l'oreille : elle voulait se faire la malle, plaquer son
mari. Elle m'appartenait, mais je devais la mériter.
Il lui fallait du pognon, beaucoup de pognon. Son époux
en avait, il était bourré de titres et d'euros,
il planquait tout dans un coffre, chez lui, je n'aurai qu'à
me servir.
Pénélope m'avait
donné le double de sa clef, elle avait tout prévu,
tout calculé. Elle s'était arrangée
pour sortir en couple, elle jouait la femme fidèle.
Elle avait viré tout le personnel et s'était
retirée en ville pour dîner avec Polo, dans
un resto chic ; elle en aurait pour des heures. C'était
parfait, j'avais du temps ;la maison, la fortune s'ouvraient
à moi. J'ai poussé la porte, j'ai foulé
le sol marbré et je me suis dirigé dans le
salon. Le vieux avait planqué son trésor en
plein milieu de la pièce, sous un tapis oriental.
Il avait creusé un trou, c'était plus original
que le coffre planqué derrière un tableau.
Avant d'entrer dans la pièce j'ai pensé à
mon avenir : je pouvais très vite me barrer avec
le fric et financer mes propres films. Cette perspective
m'intéressa, et puis après tout Pénélope
n'était qu'un bon coup, je ne lui devais rien. Mais
en ouvrant le coffre mes belles idées s'envolèrent,
il n'y avait rien, juste du sang. Mes mains se colorèrent,
le rouge les recouvrait. Ca puait l'arnaque à plein
nez. J'ai vite refermé le coffre et je me suis mis
à courir ; je suis tombé. Un corps gisait
sur le parquet, mort. Je me suis approché, des éclats
de verres traînaient sur le sol, un type avait dû
casser un carreau. Je tenais l'explication, il s'était
infiltré et avait vidé le coffre, mais manque
de bol pour lui, quelqu'un était là pour l'accueillir.
Ca ne tenait pas debout ! Pénélope avait fait
le nécessaire... Quelque chose clochait, j'avais
un étrange pressentiment. J'ai retourné le
cadavre, le visage livide d'un mec d'une quarantaine d'années
m'apparut. Il me rappelait quelqu'un, je l'avais déjà
vu, mais où ? Je me suis retourné, mes yeux
se sont posés sur un grand tableau, suspendu au fond
de la pièce :les tronches étaient identiques,
c'était Polo, le mari de Pénélope !
J'ai très vite cerné le problème, mais
je n'ai guère eu le temps de faire plus. La police
a débarqué, j'avais tout bon. Les menottes
aux poignets, l'affaire était classée.
J'en ai pris pour 20 ans.
Je croupis en prison maintenant, fini le cinéma et
mes ambitions - quoique Giovanni s'en est très bien
sorti. Pénélope vient me voir de temps en
temps, elle m'a bien baisé la gueule cette salope.
Un coup de maître ! Elle avait tout préparé
dans les moindres détails. Le mec qui m'employait
n'était pas son mari, c'était juste un acteur,
un homme qu'elle avait payé pour me jouer la comédie.
Elle s'était fabriquée sa propre histoire.
Son époux voulait divorcer, le danger menaçait,
elle allait tout perdre. Plus de fortune, plus rien, elle
devait s'en débarrasser. Elle a donc monté
tout un plan, a tissé sa toile, et je suis tombé
dedans. Amoureux à en crever je n'ai rien vu venir.
Elle a buté son mari, a empoché le pactole
et l'assurance vie. J'étais le coupable idéal,
l'amant qui tue par jalousie, un crime passionnel. Et dire
que parfois je la trouvais un peu tarte ! Ah les femmes
! Pénélope, Pénélope, Pénélope…
maintenant que j'ai du temps devant moi, je me dis que ça
ferait un bon titre pour le début d'une histoire.