
LE PÊCHER
Tout était désert,
un silence inquiétant, pesant.
Les vertes prairies trouées, et son arbre au milieu
: un symbole. Les vents furieux, les cris métalliques
déchirant les chairs ;les explosions soudaines, les
bains de sang…cette terre a connu l'horreur.
Les guerres, les soldats, les uniformes et toujours ce même
sang. Rouge, imprégnant les tissus, se répandant
sur le sol.
On pouvait suivre un chemin,
isolé, celui d'un homme et de sa mort. Une multitude
de petits points formant une ligne s'étendait progressivement
sur cette route poussiéreuse. L'homme avançait,
péniblement, il se traînait ;le soleil s'écrasant
sur sa gueule il ne distinguait plus les lignes fuyantes
de l'horizon, il voyait juste un vaste champ lumineux, voluptueux,
une caresse sur son âme souillée.
Une balle venait de lui perforer le bide, une vilaine blessure,
mais presque un honneur de pouvoir crever pour son pays,
pour son führer. Une guerre qu'il n'avait jamais comprise,
il s'était battu pour quoi au juste ? Pour la Weirmarcht,
pas pour les nazis. Mais il était allemand, quelle
importance.
Il se souvint de ce bruit bizarre, et de cette douleur atroce.
La balle vint le toucher par derrière, elle entra
dans son corps, lui déchirant un viscère ;
elle ressortit devant, pleurant le sang. Il s'effondra,
mort pour les autres. La fin était ailleurs, dans
ce champ. La mythologie germanique, les walkyries, il avait
toujours aimé ces légendes. Pourquoi ne pas
finir dans ce champ, près de ce pêcher, il
en avait tellement à expier d'ailleurs. Sur leurs
montures elles viendraient chercher son âme de guerrier,
et le mèneraient au Walhalla. Et la musique de Wagner
!
Il se cambra soudainement, poussa un cri. Il ne tiendrait
plus très longtemps. Un avion passa, déchirant
le ciel, un mauvais présage.
L'arbre, il voulait toucher l'arbre. Toute cette merde,
cette pourriture, il devait renouer, se souvenir, pour se
sentir de nouveau humain.
Il se traîna, rampa sur l'herbe, qui se mit à
rougir, non de honte, mais de tristesse. La vie s'échappait,
elle coulait sur les tiges vertes, les feuilles, cette terre
noire, ce manteau argileux qui le recouvrirait bientôt.
Il avait froid, il tremblait, mais il avançait. Il
toucha l'arbre, ses racines, lécha sa sève.
Il était doux, il oublia le bruit et la fureur ;
les souvenirs l'assaillirent. Et cette femme vint, chaude,
brûlante.
Il prit un fruit, mordit dedans : un liquide transparent
bava sur ses lèvres, un léger filet glissa
le long de son cou. Ses dents mordaient dans sa chair, et
cette femme se dressant, se courbant, comme dans un rêve.
Ce fruit tendre, cette douce pêche, la peau blanche
que sa main caressait…tout vibrait, ses sens s'éveillèrent.
CATHERINE ! Cria-t-il !
Sa voix courut sur les hautes herbes, dévala les
pentes sévères, transperça des oreilles
ennemies, puis mourut dans les cieux.
Catherine, expira-t-il.
Catherine…
Son corps oblongue et ses cheveux de feu, son regard vert
et son sourire de cristal. Que d'âmes s'échouèrent
sur cette terre, très peu la foulèrent.
C'était avant la guerre, il l'avait rencontrée
à Paris. Une française, quelle ironie ! Il
n'avait jamais vu pareille beauté, semblable éclat.
La peau transpirait, le cœur fouettait ; il pensa à
une pêche. Catherine était un fruit, pur et
doux, voluptueux, mais défendu. Ses lèvres
charnues touchèrent celles d'un brun, d'un jeune
homme, dans ce café très français.
Il resta impuissant, regardant l'autre lui pourrire ses
rêves de soie. Un tissu épais lui voila les
yeux, tout devint brumeux.
Il les suivit dans une rue, leurs pas claquaient sur les
pavés, la nuit était belle. Un dernier baiser,
puis le type se retira, il en profita.
- Bonzoir mademoizelle.
Catherine se retourna, l'œil tremblant. Le beau visage
de cet allemand la rassura.
- Vous êtes allemand !
Elle n'avait rien trouvé de plus stupide à
dire. Le type inclina la tête.
- Vous vous appelez Catherine ?
Il venait de perdre son accent, il devint français,
comme pour mieux lui plaire.
- Oui. Ses lèvres étaient humides, elle était
troublée.
Il s'avança, il était proche, il pouvait sentir
la chaleur humide de son corps.
- Je vous ai vue dans ce café, j'ai su.
Catherine ne dit rien, elle était ailleurs ;elle
ferma les yeux, s'offrit. Ses deux lèvres juteuses
se recourbèrent, un fruit que l'allemand cueillit
avec passion. La chaleur monta soudainement, elle devint
torride.
La rue était déserte, des bruits de respiration
haletante fuyaient et se collaient aux ombres projetées
sur les murs :deux corps enlacés, animés,
une ronde de nuit.
L'allemand arracha le dernier
morceau, il cracha le noyau, il roula sur cette terre meurtrie.
La fille avait disparu. Il avait signé pour la revoir,
une campagne en France. La douceur de cette nuit disparut
sous l'énorme vacarme, dans le bruit caverneux du
métal, dans l'œil agonisant des victimes, dans
cette horrible guerre, faite de boue, de sang et de tranchées.
Il avait tué, comme un animal, une bête, y
prenant du plaisir parfois. Dans ce champ de la mort, il
lui fallait cet arbre pour expier ces péchés,
il lui fallait ce fruit pour se rappeler qu'il avait aimé,
qu'il était un homme, et que tout n'était
que joie et douceur. La guerre l'avait condamné.
La mort rôdait, il
entendit Wagner, le bruit des sabots galopant sur la plaine
des vents. Il resta immobile, adossé contre un tronc.
Il regarda sa plaie, un gros trou purulent, c'était
ça la guerre et ses blessures. Le soleil changea
de couleur, il devint rouge. L'allemand sourit, puis il
tomba.
Un coup de pied frappa la
tête du boche, il ne bougea pas. Il ne bougerait plus.
- Laisse tomber, il a son compte, dit le plus jeune.
- Saleté de nazis !
Un léger vent se leva, il souleva les cheveux de
l'allemand, et emporta quelques feuilles mortes. Les deux
soldats français regardèrent cet homme comme
une bête curieuse, puis le plus vieux lui cracha dessus.
- Qu'est-ce qu'on fait maintenant ! On le laisse comme ça
ou on l'enterre ?!
- Tu t'fous d'ma gueule ! Cette charogne pourrira ici, la
nature s'occupera de lui. Y'a bien un clébard, des
oiseaux qui le trouveront à leur goût.
Le jeune soldat trouva ça moche, un mort sans sépulture.
Il prit un fruit, y planta trois dents, il n'avait pas de
saveur.
- T'en veux un ?
- Allez on y va ! Prend ton machin et on s'casse.
Le jeune regarda la pêche, il ne vit rien. Il la jeta
derrière lui, il partit. Le fruit roula sur le visage
du germain, puis se posa sur ses lèvres.