
LAID
Laid, je m'appelle Jean
Baptiste Laid. Un nom curieux et difficile à porter,
j'aurais pu m'appeler Beau, Superbe, Magnifique, ou encore
Splendide, mais je n'ai pas choisi. Je suis arrivé
sur cette planète, un matin, au chant du coq, et
toc ! A vie, j'étais Laid. Je n'avais rien demandé,
surtout pas cette mère alcoolique et ce père
absent, dans une famille où les Laid sont nombreux,
c'était plutôt mal engagé, mais passons,
je n'ai pas eu de bol. C'est vrai quoi ! J'aurais très
bien pu être un fils de la famille Rothschild, un
noble héritier de la branche familiale des Habsbourg,
j'étais juste l'enfant d'une femme pour qui la vie
ne représentait rien, et qui comme la majorité
des habitants de cette ville avait fait des gosses pour
combler le vide de sa misérable existence. Il faut
dire qu'elle n'avait pas eu de chance elle aussi, ses parents
étaient de pauvres mineurs, ils ne lui avaient rien
appris, rien transmis. La vie leur faisait peur, elle les
horrifiait, le remède était le travail, à
temps plein. On ne pensait pas chez nous, on bossait, on
s'esquintait pour trois fois rien :du pain et un toit, des
lendemains prometteurs… Quelle Gageure ! Ils sont
morts dans la douleur, avant d'avoir pu profiter de leur
pension de silicosé.
Ma mère n'avait rien compris, elle pensait que pour
sortir du trou où ses parents l'avaient fourrée,
il fallait qu'elle creuse le sien : elle nous y a tous enterré.
Elle aurait pu réfléchir et se dire que la
vie était autre chose, qu'elle était ce qu'on
en faisait. Ma mère traînait de longues chaînes,
lourdes et bien épaisses, elle sombrait comme ces
bateaux dont la nature s'est jouée. Mes frères
et mes sœurs perdaient pieds peu à peu, ils
se noyaient ;je les regardais en souriant, car moi je savais,
et je ne voulais pas être du voyage. Pourtant j'étais
dans l'eau jusqu'au cou, le rivage était bien loin,
j'allais nager, nager, pour oublier que j'étais un
Laid.
Dans cette maison des mines, héritage temporaire
d'une région pour remercier mes aïeux de s'être
tués à la tâche, je me construisais
mon monde, une carapace, je croyais qu'elle me protégerait,
elle était trop fragile. Tous les jours, les autres
me montraient que je n'étais qu'un Laid, que ma place
était dans les faubourgs, dans la boue, la glaise.
Mais que pouvaient me reprocher ces enfants ? J'étais
comme eux: j'avais des cheveux, des yeux, des pieds, je
respirais de la même façon qu'eux, je pleurais
aussi. Mais non, quelque chose d'autre n'allait pas, dans
une ville de province où tout ne repose que sur les
apparences, je me fondais mal dans le paysage, pourtant
minier, avec ses terrils qu'on embellissait, transformait,
pour oublier, oublier que cette ville, Lens, avait construit
toute sa fortune avec le charbon.
Les temps ont changé, la ville s'est desséchée
et ici bas, on ne jure plus que par le football, la culture
du ballon rond. On oubliait le noir, on ne s'intéressait
plus qu'au vert. Eh oui ! Faire croire à toute cette
jeunesse que l'avenir et le paquet de tune étaient
dans les pieds facilitait pas mal de chose. Les gens se
mettaient à rêver, ils oubliaient leur condition,
la vie était belle ! Pour combien de temps.
Ce n'était pas mon problème. Pour moi les
choses étaient encore plus difficiles, je n'étais
rien, et en plus je ne rêvais pas. Que faire alors
lorsqu'on naît dans un milieu où tout est joué
d'avance ? On nous faisait croire que l'éducation
scolaire pouvait nous sauver, encore un mensonge de plus.
Si la base est pourrie, tout est pourri, et c'est là
que l'argent et ses leurres entrent en jeu. J'ai succombé
à ce mirage à un moment de mon existence.
Je croyais que la monnaie permettait tout, de colmater les
brèches d'une naissance misérable, de posséder
l'éclat d'une adolescence terne ; je pensais qu'on
pouvait acheter ce qui manquait… Je me trompais. Bien
sûr, je n'étais plus ce Laid dans le regard
des gens, j'étais un autre, j'étais devenu
quelqu'un, mais pour moi rien n'avait changé, je
sentais toujours le charbon - Le passé a une odeur
trop forte, je devais m'en débarrasser.
Le fric ! Moi qui ne venais de nulle part, qui ne possédais
aucun bien, je me voyais mal en avoir plein les poches un
jour. C'est étrange, tant d'individus triment toute
une vie pour quelques miettes, je n'avais juste qu'à
me baisser pour ramasser. L'argent facile, pas de problèmes
de fin de mois, l'oseille dépassait de ma veste,
et les petites connasses me l'enviaient. Elles qui me riaient,
elles étaient maintenant prêtes à se
jeter à mes pieds, pour quelques billets ; je n'avais
qu'à claquer des doigts et elles rapliquaient, la
poitrine gonflée et le regard rempli d'espoir. J'en
avais bien profité, et quand parfois je me promenais
dans cette ville et que j'en croisais une avec son moufflet,
je l'entendais encore crier, ivre de plaisir, lorsque je
la pénétrais avec ma liasse de 500.
Mes petites combines m'avaient
ouvert les portes d'un monde inconnu, j'étais le
roi. J'avais quitté l'école à quinze
ans, j'avais besoin d'argent, mais sans diplôme, que
pouvais-je espérer ? Tous les petits métiers
étaient pris par les diplômés, trois
années d'études supérieures et un salaire
minimum, c'était ce que s'faisait ma putain de voisine,
juste avec un certificat d'étude, quelle honte !
Alors la chance par l'éducation, Ils voulaient rire
! Quelles conneries ils pouvaient bien gober tous ces imbéciles,
juste pour une retraite et un baraquement à crédit,
qu'on espérait garder, quitte à s'aimer toute
une vie, le divorce tuait tout investissement. Moi, à
l'heure où tous les gosses de riches pensaient à
faire la fête et à peloter les petites salopes,
où les gosses de pauvres pensaient à collectionner
les bonnes notes pour s'en tirer, je trafiquais. Au départ,
ce n'était pas grand chose : du vol à l'étalage,
des postes radios dans les tires, de petits cambriolages
dans les maisons, des sacs de vielles… La routine.
Je m'en sortais bien, puis les drogues étaient revenues
à la mode, les gosses de riches en étaient
friands, je les fournissais : du Krach, du LSD, de la marijuana,
de la poudre. La cocaïne revenait bien, mais j'avais
décroché. Tout l'or du monde n'aurait jamais
pu me faire croire que j'étais devenu quelqu'un d'autre.
Après mon premier meurtre, j'ai dû changer
de nom, d'adresse, d'identité comme disait Eddy,
mais j'étais toujours le même, un gosse des
mines. Accueilli dans plusieurs pays d'Europe, j'étais
devenu le tueur numéro un, j'officiais pour plusieurs
organisations ; je tuais pour les lobbys, les politiciens,
la mafia, les indépendants. C'était amusant
de travailler pour les particuliers, ils étaient
tous débiles. Ils voulaient descendre n'importe qui
et sous n'importe quel prétexte, parfois je les dissuadais,
car une insulte ne méritait pas la mort ;souvent
je faisais mon travail, pour pas grand chose, c'était
devenu plus qu'un métier, une passion, le prolongement
de ma personnalité. Pour mon plaisir, après
un bon repas et un cinéma, je suivais une fille solitaire,
j'aimais bien les filles au début, puis je me suis
lassé. En général je choisissais une
fille pour qui la vie ne représentait pas grand chose,
une de ces gourdes qui pensait avec les idées des
autres ; c'était triste, elles n'avaient jamais aucun
avis, elles répétaient des choses qu'on leur
avait enseignées. Je déjeunais avec elles,
je sympathisais, elles me trouvaient irrésistible,
moi le Laid - l'argent contribuait pas mal à mon
succès. Je les emmenais partout, elles étaient
heureuses, puis quand elles avaient enfin fini de parler
d'elles, et qu'elles s'intéressaient à c'que
j'faisais, leurs attitudes changeaient. J'étais un
tueur ! Presque toutes furent horrifiées, elles moururent
dans des circonstances horribles. J'étais très
imaginatif dans ce domaine, j'y mettais un point d'honneur.
Mais tout dépendait du temps, du climat - dans les
régions sèches on ne pouvait pas faire ce
qu'on voulait. Au Maroc, j'avais emmené cette blonde
écervelée, elle croyait que Shakespear était
un roi Danois, elle avait lu Hamlet bien sûr. Après
le coït, j'l'ai assommée -comme elle l'avait
fait pour moi pendant tout le voyage-, pour la conduire
en plein désert. C'était bien le désert,
personne à des kilomètres et vous pouviez
gueuler tant que vous vouliez, on ne vous entendait pas.
Et pour gueuler, elle a gueulé la pauvre ! J'avais
attaché ses pieds et ses mains à quatre morceaux
de bois, enfoncés dans le sol, elle était
écartelée. J'avais enduit son corps de sucre
et je la regardais, elle se desséchait au soleil
:les brûlures, les fourmis qui la bouffaient, c'était
insupportable, quelle fin horrible. Ses cris raisonnent
encore parfois dans ma mémoire.
Cette mort m'avait dégoûté et je m'étais
promis de ne plus jamais tuer dans les régions désertiques.
Je n'opérais plus que dans les grandes villes, et
je m'appropriais le rôle du personnage d'un des films
d'Hitchcock, je tuais avec une cravate. C'était beaucoup
plus intéressant que la strangulation classique,
il y avait tout un jeu de séduction, presque érotique
: la fille à moitié nue s'ouvrait à
tous ses désirs, elle m'attendait, salivant à
l'idée des caresses que mes mains pourraient dessiner
sur son corps moite, elle me désirait, elle me trouvait
irrésistible ;par derrière, je la touchais
partout :ses seins, ses fesses, ma langue parcourait son
cou ;elle n'en pouvait plus, mais ce qui m'excitais le plus,
c'était ce cou que j'allais bientôt tordre,
lacérer, lui ôtant toute forme, toute vie,
soudainement. Elles n'étaient plus que des corps
gisant sur le sol, inertes, elles étaient presque
belles, mais cette beauté m'appartenait, je ne pouvais
pas la partager. Je dépeçais les corps et
je faisais plaisir à mes chiens, ou mes invités
quand l'occasion se présentait - on m'a souvent complimenté
pour la qualité de ma viande, et tous voulaient le
nom de mon traiteur, je leur disais que c'était un
boucher. Et puis les corps défilèrent, ma
vie passait, je ne lui trouvais plus aucun intérêt
jusqu'au jour où cette garce me rappela qui j'étais,
un Laid, un gosse des mines. Je fus abattu, et au moment
de la tuer je ne pouvais plus, en un éclair, ma vie
avait rejailli, m'éclaboussant le visage. Plus rien
ne comptait, même pas cette fille qui courrait partout,
gueulant à la mort.
Elle avait identifié le tueur à cravate, c'en
était fini pour moi. Toute la ville suivait l'affaire
avec intérêt, moi je me cachais, j'errais avec
la fortune que j'avais amassée, et puis je suis revenu
dans ma ville, à Lens.
Ma mère vivait toujours dans sa maison de corons,
mes frères et sœurs étaient ailleurs,
ils avaient une vie de famille et une maison des mines ;ils
auraient pu s'acheter de belles choses avec le fric que
je leur avait envoyé, mais non, ils avaient juste
une belle voiture, et une pouffiasse de la région
comme bonne-femme. Ils n'avaient pas évolué,
les Laid étaient des misérables, même
en série 3. Je me devais de mettre fin à leur
pitoyable existence, rayer de la carte le nom des Laid et
de tous ceux qui l'avaient porté avec moi, j'allais
renaître.
Je les ai tous tués. Ils étaient heureux de
me revoir, ils avaient le sourire avant que je les flingue.
J'avais changé de méthode, une balle en pleine
tête, je perdais moins de temps et c'était
radical. Les corps s'entassaient dans la cave de la maison
de mon enfance, une odeur de pourriture entourait la demeure,
c'était éprouvant. Mais une fois débarrassé
de la famille, je devais disparaître également.
Comment faire ? Je me suis promené, des jours, des
nuits, et un jour je suis tombé sur un gars qui me
ressemblait, mon double physique en tous points :même
taille, même couleur de cheveux et d'yeux… Voilà
qui faisait mon affaire. C'était un Anglais, il était
venu supporter son équipe qui jouait contre Lens,
le soir même. Il croyait qu'elle allait gagner, il
n'a jamais vu le match. Il était de la jaquette,
il est monté dans ma voiture sans problème.
Il voulait me prendre dans un coin perdu, il voulait baiser
en voyant les terrils du Nord, il ne vit plus que mon 8
mm. La tête a éclaté et le sang s'est
répandu sur les graviers bleus du parking. Je l'ai
mis dans le coffre, le débarrassant de sa dentition
et de tout ce qui pouvait révéler son identité.
Il était avec les siens maintenant, ma famille ;
la baraque brûlait et je me suis mis à danser
devant ce feu de joie. C'était fini, je n'étais
plus un Laid, j'étais mort, je pouvais renaître.
J'avais toujours eu envie d'être ce gosse de riche
bien né, mais… La vie est si cruelle !
Je me suis fait serré avant de partir pour Cuba.
J'ai commis un impair et cette fille que je n'ai pas tuée
m'a trahi. Je suis dans un pénitencier à vie,
je plaide la folie. Avec de la chance, ce sera la maison
de repos, je le mérite bien, après tous les
efforts que j'ai fournis pour être un autre…
Mais personne n'échappe à sa nature et encore
moins à sa condition, et pour le reste de ma vie,
je ne serai rien d'autre qu'un Laid.